Aux confins de la misogynie

Depuis le début de la crise provoquée par le coronavirus – ou, plus précisément, par les conséquences délétères inhérentes au système patriarcapitaliste écocidaire[1] et le défaut d’anticipation de ces dernières – j’ai vu défiler un certain nombre d’articles sur le fait que ce sont les femmes qui sont en première lignes du front[2] et alerter sur la « recrudescence des violences conjugales » en période de confinement, révélant notamment une explosion des demandes de divorce en Chine au sortir de la quarantaine[3].

Comme d’habitude, ce sont les femmes qui doivent payer les pots cassés par les hommes, ramasser les déchets rejetés par le système de prédation du vivant qui a été érigé par et pour eux. Comme d’habitude, la majorité des déjà bien trop rares voix qui s’élèvent pour parler de la souffrance des femmes tend à escamoter le rôle des hommes dans cette souffrance, à faire l’impasse sur la mentalité sous-jacente et sur les outils de torture qu’ils emploient. Les « violences conjugales » n’augmentent pas magiquement : ce sont les hommes déjà pétris de misogynie qui ont désormais le champ libre pour exercer leur pouvoir-sur sans la moindre restriction, leurs victimes étant privées de toute échappatoire et les autorités étant bien trop occupées à verbaliser les personnes racisées qui ont le malheur d’exister[4] ou les mamans solos bien obligées d’aller faire leurs courses avec leurs enfants en bas-âge pour aller voler au secours de celles dont ils n’ont déjà cure d’ordinaire. Et comme si cela ne suffisait pas que les femmes et enfants soient séquestrées avec leurs bourreaux et livrées à leur merci, certains agresseurs puissants ont eu la merveilleuse idée de fournir à leurs compères de la matière pour enrichir leur arsenal de guerre, le tout en se faisant passer pour des héros.

J’ai vu pas mal de mecs, à la télé ou sur les réseaux sociaux, se fendre d’une petite pensée émue pour les victimes et jouer ensuite les grands ingénus – ou les grands absents – devant notre indignation face au cynisme innommable de pornhub[5] et cie, ces charognards se repaissant des cadavres à peine refroidis, amoncelés les uns sur les autres dans les hôpitaux, ces ordures mascus qui se la jouent grands seigneurs en donnant libre accès à leur plateforme premium, soi-disant pour aider les gens à « passer du bon temps » pendant le confinement. Par « les gens », comprendre « tout le monde moins les femmes et les enfants ». Un peu comme quand on nous apprend qu’en 1792 les Français ont obtenu le suffrage « universel ». Les gens, le peuple, le pays – voir l’exemple de l’Italie ci-dessous –, l’universel, autant de concepts qui excluent les femmes. Parce qu’ils reposent fondamentalement sur notre exploitation, notre sang et nos larmes.

Pornhub_Italie_Gratuit_Coronavirus

 

Ce ne sont – malheureusement – pas les vidéos gratuites de porno qui manquent sur internet. Si les hommes payent sur ces sites, ce n’est pas pour voir plus de sexe, mais pour voir du sexe plus violent. Ce qui est payant, c’est l’escalade dans le sadisme, inévitable étant donné l’effet d’accoutumance qui n’a de cesse de repousser les limites pour obtenir le même niveau d’excitation.  Très concrètement, pour les femmes et les enfant·e·s, le déblocage de la plateforme « premium », c’est des verrous qui sautent dans l’horreur. Servir de cobaye aux nouvelles idées de torture sexuelle suggérées quotidiennement à Monsieur par pornhub, ce n’est pas exactement ce que j’appellerais « passer du bon temps ». Pornhub vous aime, oui – séquestrées, ligotées, contraintes d’être pénétrées.[6]

Des millions de femmes à travers le monde sont coincées avec leur agresseur, probablement violées tous les jours voire plusieurs fois par jours par des mecs désœuvrés et sur-stimulés par le porno devant lequel ils doivent passer l’essentiel du reste de la journée. Des millions de femmes sont terrorisées de sortir de cette crise encore plus pauvres et donc dépendantes de lui qu’auparavant – ou tout bonnement mortes.
Et comme si cela ne suffisait pas, certains hommes nous polluent de vidéos, d’articles ou de tweets dans lesquels ils se victimisent, nous faisant croire que c’est l’enfer d’être confinés avec leur compagne. A cette sidérante inversion patriarcale s’ajoute la perversion ultime du ton comique, nous rendant malgré nous complices en nous amenant à rire de la femme qu’ils prétendent aimer tout en la faisant passer pour une mégère aux yeux du monde entier.

Pourquoi quand ce sont les bourges qui se plaignent d’être confiné·e·s dans leur villa à l’Ile de Ré, tout le monde trouve ça indécent, révoltant même, mais quand ce sont des mecs qui se plaignent d’être coincés avec une femme qui a le toupet de leur demander de contribuer aux tâches ménagères, ça devient magiquement désopilant ?

Et bizarrement – non –, je n’ai pas encore vu passer de vidéos humoristiques faites par des femmes pour se moquer de leur bonhomme qui passe le plus clair de ses journées avachi dans le canapé à se gratter alternativement les couilles et le nez, sans daigner interrompre ce va-et-vient nonchalant entre ses divers appendices ne serait-ce que pour se laver les mains. C’est bien simple, les femmes n’en ont ni l’énergie – réduite à peau de chagrin par les violences masculines –, ni le temps – dérobé là aussi bien souvent par les hommes, par exemple en ne s’occupant pas correctement de leurs enfants –, et surtout, elles risquent pour leur part des représailles, qui, dans le contexte actuel, pourraient aller extrêmement loin. Non, les femmes coincées avec un homme violent ou ne serait-ce que pénible ne font pas des blagues dessus en public pour se faire mousser, elles nous écrivent en privé à nous féministes ou sur des groupes fermés[7] pour vider leur sac et demander des conseils et du soutien, parce qu’elles sont réellement en détresse – elles.

Ca me rappelle une humoriste[8] qui demandait à son public : « Vous savez pourquoi il y a des tonnes de blagues et de sketchs sur les « crazy ex-girlfriends » mais aucune sur les « crazy ex-boyfriends »? Parce que la plupart de celles qui les ont fréquentés ne sont plus là pour les raconter. »

Pendant les deux minutes que vous prendrez à regarder l’une de ces minables vidéos (ou à vous l’épargner, ce que je recommande fortement), des milliers de femmes seront en train d’être humiliées, violées, terrorisées, tabassées, par l’homme qui prétend les aimer. Et le lendemain – si elles ne sont pas mortes – elles devront trouver la force de se lever et de partager 24h de plus dans le même huis-clos avec ce même tortionnaire. 24h de plus à le servir pour lui survivre.

Honte à eux.

Soutien à elles.


[1] Voir par exemple : https://www.partage-le.com/2020/03/07/la-deforestation-et-la-degradation-des-milieux-naturels-en-general-generent-davantage-de-maladies-infectieuses-chez-les-humains-par-katarina-zimmer/?fbclid=IwAR3CQmjS_zqRuCwZvL-MGuGV18OTJydmWc2Z5LjXL_tQCz6yfaiEy4HVvgM ; https://www.nouvelobs.com/idees/20200323.OBS26443/l-insoutenable-legerete-du-capitalisme-vis-a-vis-de-notre-sante-par-eva-illouz.html

[2] https://www.bastamag.net/coronavirus-Covid19-femmes-soignantes-TheLancet-inegalites-epidemies-sante?fbclid=IwAR3AlClWhLedP-ebgTZiNp8Z-4IrAv9TLCfYCH4goZUtJACvZ3nwLYsBR60 ; https://www.bastamag.net/Coronavirus-covid19-supermarches-caissieres-masques-gel-courses-Auchan-Carrefour-Leclerc-SuperU-Monoprix?fbclid=IwAR0sniMRl2oOIC664QT9pgcy-vnoLbpK0X_ClPNWwyyJwKOkQVhELO63HVo

[3] Par exemple : http://www.sixthtone.com/news/1005253/domestic-violence-cases-surge-during-covid-19-epidemic?fbclid=IwAR3xwhu-3RFkZEt6uw2QnfFQpQbtA27zG8Sv_Jyaq4cCft42WWkv1VAiS4E ; https://www.bastamag.net/coronavirus-Covid19-femmes-soignantes-TheLancet-inegalites-epidemies-sante?fbclid=IwAR3AlClWhLedP-ebgTZiNp8Z-4IrAv9TLCfYCH4goZUtJACvZ3nwLYsBR60

[4] Pour ne citer que l’un des bien trop nombreux exemples : https://actu.fr/ile-de-france/aubervilliers_93001/coronavirus-seine-saint-denis-est-tasee-frappee-ne-pas-avoir-montre-attestation_32488961.html?fbclid=IwAR2za0YI_AxAnWz1859Stpr1fH_Iw5vvW2_ULhWOWhOH29d58yXdF3ZWJT8

[5] Plateforme contre laquelle circule actuellement une pétition dénonçant ses liens étroits – et décomplexés –  avec les réseaux de traites de femmes et d’enfants : https://www.change.org/p/shut-down-pornhub-and-hold-its-executives-accountable-for-aiding-trafficking?signed=true

[6] Sur les « tendances » des sites porno pendant la pandémie de coronavirus, vous pouvez lire cet article, rédigé par des militantes qui ont eu l’immense courage d’aller se confronter à l’horreur pour la dénoncer (attention, c’est hardcore, donc mettez tous les trigger warning imaginables) : https://collectifapp.com/2020/03/19/tendance-pornhub-coronavirus-et-confinement/?fbclid=IwAR1367QqAZdeey_vRV1hzashwplRgRR9RCYyDaQMM0g7rOsIqAbFM3up65U

[7] Voici quelques pages proposant du soutien aux femmes seules ou confinées avec un homme violent :
https://www.facebook.com/groups/218918689229242/
https://www.facebook.com/lesculotteesdubocal/
https://www.facebook.com/therapeutefeministe/ (à contacter uniquement à l’adresse mail suivante : contact@therapie-feministe-elisende)

[8] Je ne retrouve plus son nom mais si jamais vous la connaissez, n’hésitez pas à m’écrire pour m’envoyer la référence.