La culture du viol, ce poison qui coule aussi dans les veines de ceux qu’on aime

Appelons-le Erwan. Je considère Erwan comme l’un de mes meilleurs ami.e.s, nous nous connaissons depuis le lycée, pas loin de 10 ans. Erwan est une personne pétillante, drôle, le cœur sur la main, étudiant en infirmerie, dont les « défauts » sont parmi les plus attachants que je connaisse – il ne supporte pas qu’on le touche et s’époussette après chaque frôlement involontaire avec l’une de nous ; sa mémoire n’est pas loin de rivaliser avec celle de Dorie du film Nemo, à tel point qu’il faut régulièrement lui rappeler comment nous nous sommes rencontré-e-s ; il tutoie les grands-mères en leur donnant du « Mamie Nova » et le lendemain elles ne tarissent pas d’éloges sur ce garçon si bien élevé… Erwan est un mec bien, quoi. Mais voilà, le problème, c’est qu’être un « mec bien » n’immunise pas contre la culture du viol.

Nous sommes une bande de 4 potes, Erwan, Cléa, Hannah et moi, à nous retrouver régulièrement sur un groupe de tchat commun pour nous réjouir des bonnes nouvelle ou nous consoler des peines des un-e-s et des autres, nous conseiller, nous chambrer, nous souvenir…

Ce matin, Erwan nous a écrit pour nous faire part d’une déception amoureuse qu’il venait d’essuyer. Deux jours plus tôt, il avait vu la fille qui lui plaisait depuis plusieurs semaines embrasser un autre mec, était parti de la soirée, avant de lui expliquer le lendemain le motif de son départ précipité. La fille lui avait alors dit qu’elle était « désolée » et qu’elle « ferait attention la prochaine fois ». Il nous dit qu’il n’a pas compris pourquoi elle avait dit ça, puis il nous raconte que, le jour suivant, au bout d’une heure de tchat « tranquille » avec cette meuf, il a remis le sujet sur la table et qu’elle lui a répondu : « Nan ça va t’inquiète pas, mais je te conseille d’arrêter pourtant. ». Il se plaint à plusieurs reprises du malaise qu’il ressentait désormais par rapport à cette fille.

En lisant ça, moi aussi je me suis sentie mal à l’aise. Je considère que revenir à la charge par facebook auprès d’une fille qui a déjà dû rassembler ses forces pour lui dire « non » en face, c’est déjà essayer de tester si le « non » n’est pas transformable en « oui », c’est déjà les prémices du harcèlement. Même si Erwan avait sincèrement l’intention de s’arrêter là, cette fille n’avait aucun moyen de le savoir, et a sûrement vécu cette interaction avec une anxiété que je ne connais que trop bien, l’anxiété de devoir gérer une fois de plus un mec qui, n’ayant pas su s’arrêter au premier « non », n’a pas plus de raison de se décourager au deuxième, ni au troisième, ni au dixième…

En lisant ça, je me suis sentie mal à l’aise mais, comme on y a si bien été dressées, je n’en ai rien dit. Je me suis contentée de soutenir mon pote, en essayant tout de même de contribuer, conjointement à Cléa, à lui donner des clés de compréhension pour pouvoir se mettre davantage à la place de ladite meuf. Du style :

– Cléa : « Quant au  »je ferai attention », pour toi c’est étrange mais pour nous c’est intégré qu’on doit faire attention aux sentiments des hommes, donc si y’en a un à qui on plaît et que c’est pas réciproque, on doit éviter de se montrer avec un autre devant lui…Enfin on doit, on croit qu’on doit. »

– Moi : « On nous a mis dans la tête que si un mec voulait quelque chose avec nous c’est forcément qu’on l’avait cherché. Du coup, même si toi t’as pas voulu lui dire ça, elle c’est forcément ce qu’elle a compris. »

Sauf qu’à ce moment, ses propos ont commencé à tellement déraper que j’ai cru à de la provoc’ – qui n’en n’aurait pas été moins problématique, soit dit en passant. Je vous livre l’extrait de la conversation qui m’a fait réaliser avec amertume que j’allais une fois de plus devoir choisir entre mon amitié pour un homme et mes convictions féministes :

«- Erwan: Elle s’est collée à moi dans la boite comme jamais aucune fille qui n’était pas ma copine s’est collée à moi, donc elle l’a un peu cherché.

– Moi : Erwan t’es pas sérieux là? ???

– Erwan : mais bon 15 min plus tard elle a fait pire avec un autre et l’a embrassé donc.. :3

[…]

– Cléa : Tu t’es déjà mis en slip devant moi et que je sache, tu cherchais pas à m’allumer

– Moi : Erwan, en vrai je me sens hyper retournée de t’avoir lu dire un truc pareil…

– Erwan : hein ? J’ai dit quoi ?

– Moi : Ben, de l’ « avoir cherché » Erwan… c’est chaud en vrai. C’est ce qu’on nous dit à chaque fois qu’on est victime de harcèlement ou de violences sexuelles. ..

– Erwan : bah c’est la seule chose qui a fait que je lui ai parlé le lendemain hein ^^’

Oula, calme toi ^^ »

– Cléa : Elle aurait pu se mettre à poil devant toi en vrai qu’elle l’aurait pas cherché! D’ailleurs je me suis mis en soutif devant toi et pourtant t’as pas eu envie de me sauter dessus

– Erwan : Je lui ai juste parlé en sortant des cours pdt 2 minutes à tout casser jl’ai pas harcelée..

– Cléa : Non Erwan c’est pas à Laura de se calmer pour ce coup c’est toi qui a déconné

– Moi : Ne me dis pas de me calmer Erwan

– Erwan : non là tu dis conneries ^^

– Moi : Tu tiens un discours hyper dangereux, je te dis que je me sens blessée, et ensuite tu me dis de me calmer et que je dis des conneries?

– Cléa : En fait juste non, quand on est en boîte ou n’importe où, on fait ce qu’on veut. Vous n’avez pas à en tirer des conclusions qui vont dans votre sens. Et je sais bien que c’est pas ce que tu penses. Mais quand tu dis qu’elle l’a cherché tu nous renvoies à ces violences

– Moi : J’ai été harcelée et violée par des mecs qui croient comme toi que parce que j’ai souri ou fait un câlin je devais ensuite leur sucer la bite. Je ne dis pas que c’est ce que tu fais ou ferais mais ton discours entretient le sentiment de légitimité et l’impunité de ces mecs-là. Si tu n’es pas capable de te remettre en question quand l’une de tes amies te dit « tes propos m’ont semblé choquants et m’ont fait du mal », alors c’est que cette amitié n’a pas la profondeur que je croyais. Et que ton ego te semble plus important que les sentiments d’autrui. »

J’ai quitté notre tchat commun. Estomaquée. Qu’il n’ait pas hésité à dire un truc pareil, en toute conscience de s’adresser à deux féministes, qui comptent parmi ses amies les plus proches, qui discutent régulièrement de culture du viol et de consentement avec lui, dont il sait que l’une d’entre elles a été violée, en dit long sur le sentiment de légitimité, cette légitimité molletonnée qui emmitoufle les hommes et étouffe les femmes, nous asphyxie jusque dans nos relations les plus intimes, celles dans les bras desquelles nous pensons pouvoir baisser la garde…

Mais la culture du viol ne fait pas de trêve, elle peut faire feu  à tout endroit, à tout moment, son armée est suffisamment dense pour avoir des sentinelles postées à chaque coin de rue, de bureau, d’amphi, de chambre.

Comprendre théoriquement que les violeurs ne sont pas des monstres asociaux déviants misanthropes velus et couverts de pustules sévissant dans les parkings après minuit est une chose, appliquer cette théorie au réel, à des êtres de chairs et d’os que nous aimons, en est une autre. Je crois que c’est pourtant là que se situe le nœud gordien à trancher: aller au bout de l’idée que les violeurs ne sont pas des monstres, ça veut dire qu’ils peuvent par ailleurs être des « mecs bien », qu’ils peuvent par ailleurs être mon père, mon frère, ou « pire », mon meilleur pote, pire parce que, si la famille nous est imposée à la naissance, on choisit en revanche ses ami-e-s. En tant que féministe, l’idée que l’on puisse avoir choisi de s’entourer de violeurs est tout bonnement terrifiante, sidérante, inconcevable.

J’ai envie de croire qu’Erwan n’a jamais commis de viols, mais malgré tout, comme je lui ai dit, son discours participe de ce système de silenciation des victimes et de dédouanement des agresseurs. Et ce n’est malheureusement pas la première fois qu’Erwan nous rappelle à son insu à quel point les privilèges transcendent les convictions, les traits de caractère ou même les actes. Ainsi, lorsque nous nous plaignons du harcèlement de rue, son premier réflexe est de défendre les mecs qui en sont auteurs, et ce alors qu’il n’oserait lui-même jamais aborder une fille dans la rue. Malgré toutes les pincettes que Cléa et moi avons prises, malgré le focus sur la dimension émotionnelle plus que politique (« ce que tu dis me fais du mal à moi parce que j’ai été violée »), il a été incapable d’effectuer le moindre décentrage, le moindre pas de côté pour essayer de comprendre et de réparer, se contentant de m’enjoindre de « me calmer » et de dénigrer mes propos en les qualifiant de « conneries ». Sa frustration a phagocyté tout le reste, les longues discussions pédagogiques sur le consentement, la capacité d’autocritique, l’amitié, l’empathie, tout. Le constat est sans appel : Erwan est de sa classe de sexe avant d’être de notre bande de pote.

Je ne me calmerai pas, Erwan. La colère est un privilège social, en l’occurrence un privilège masculin, dont tu as voulu me priver, comme tant d’autres avant toi. Il y a quelques années, j’aurais donné priorité à ton ego égratigné sur mon intégrité balafrée, j’aurais sacrifiée ma colère sur l’autel de l’indulgence et de la patience, je me serais convaincue que tu ne pensais pas ce que tu avais dit, que ça t’avait échappé parce que tu étais blessé, je t’aurais trouvé tout un tas d’excuses pour ne pas à avoir à prendre les mesures en cohérence avec mon discours féministe, pour ne pas ne pas être celle qui a détruit notre bande de potes, comme j’ai été celle qui a détruit ma famille en dénonçant les violences qui se jouaient en son sein. Mais aujourd’hui, j’ai appris à apprivoiser ma colère, à cesser de la dénigrer, de la reléguer, de la mettre sous le tapis comme quelque chose de sale et honteux. Tout comme la tristesse, la colère est une manifestation d’amour. Tristesse pour accepter l’irrémédiable, colère pour remédier à l’inacceptable.

Alors oui, je revendique ma colère, cette colère qu’on utilise généralement pour nous disqualifier, à nous les féministes, je suis en colère contre la terre entière parce que je l’aime, cette putain de Terre, je suis en colère contre toi, Erwan, je suis en colère parce que je t’aime et que je pense que tu vaux mieux que ça, que tu es capable de faire d’autres choix, dans tes mots comme dans tes actes. Erwan, je suis en colère contre toi, toi mon ami qui m’as enjoint de me calmer alors que tu psalmodiais la venimeuse litanie contre laquelle j’ai décidé de dédier ma vie à diffuser l’antidote. Tu n’as pas été éduqué hors-sol Erwan, toi aussi tu as grandi avec les racines tétant ces entêtantes toxines sous-terraines. En refusant de questionner les conséquences de tes actes et de tes paroles, non seulement tu acceptes de continuer à absorber ce poison, mais en plus tu contribues à contaminer ce sol qui nous alimente tou-te-s.

Je ne me calmerai pas, Erwan, pas tant que le creux de notre aine sera dévolu à consoler vos peines ou à éponger votre haine, pas tant que vous nous enduirez de kérosène tout en nous bâillonnant d’injonctions à rester zen, pas tant que vous taxerez notre lutte de vaine. Pas tant que ce poison coulera dans nos veines.

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