Cachez cette femme de plus de 50 ans que je ne saurais voir

Le 6 janvier dernier, j’ai eu la chance d’assister à la table-ronde « AAFA-Tunnel de la comédienne de 50 ans » sur la sous-représention des femmes de 50 à 70 ans dans la fiction, à laquelle mon retard m’a fait atterrir dans une salle comble au moment du discours d’inauguration prononcé par Marina Tomé. « Vous avez sans doute entendu cette blague qui circule depuis un moment, dit-elle malicieusement : « Les femmes à partir de 50 ans développent un super pouvoir, elles deviennent invisibles. Surtout à l’écran ! » ». « It’s funny ‘cause it’s true » lui répondrait probablement Homer Simpson. Pour ne citer qu’un des chiffres que j’ai notés, alors que les femmes de plus de 50 ans représentent 51% des femmes majeures de ce pays (donc probablement plus du quart des adultes majeurs, vu que les femmes vivent plus longtemps que les hommes), elles ne représentaient que 8% des rôles accordés dans les films sortis en France en 2015. Abracadapatriarcat !

J’irais même plus loin, car il me semble que leur effacement du paysage est loin de se borner à l’écran ou au théâtre. Ainsi, en sciences sociales, l’articulation entre genre et âge reste encore un objet d’étude marginal, alors que ces dernières constituent pourtant un levier non négligeable dans le processus permettant de transformer un problème social en problème politique et d’ouvrir la voie à la mise en œuvre de politiques publiques conséquentes. De même, en 8 ans de militantisme – notamment féministe, je n’ai pratiquement jamais entendu cette question abordée, que ce soit dans les évènements formels, les discussions informelles ou les lectures que nous partagions. Pfiouuuut, là aussi, disparues les femmes de plus de 50 ans ! (Des sorcières, qu’on vous dit)

La variété des points de vue représentés à la tribune de cette table ronde, allant du témoignage des principales concernées aux membres d’institutions telles que le CSA en passant par la sociologie, la médecine du travail ou encore la psychologie, a permis de donner à voir le problème sous de multiples facettes, d’en saisir les implications et d’ouvrir des pistes de réflexion pour l’action. Pourtant, en partant, l’impression qu’une pièce manque au puzzle vient me chatouiller les neurones. Les témoignages et les statistiques sont des pierres fondamentales à l’édifice de la désignation, compréhension et dénonciation d’un problème. Les analyses sur les représentations et les tabous m’ont également semblé particulièrement enrichissantes. Mais, en tant que sociologue, je suis repartie avec l’envie d’approfondir davantage l’analyse des causes structurelles dudit problème.

Pourquoi est-elle si dérangeante, cette figure de la femme de 50 à 70 ans ? Voilà l’hypothèse que mes neurones chatouilleux ont émise et que j’ai envie de partager avec vous.

La femme de 50 à 70 ans incarne dans notre imaginaire collectif un potentiel d’autonomie et de jouissance qui ne correspond pas à ce qu’il convient de continuer à inculquer aux femmes en termes de modèle pour que le patriarcat puisse gentiment continuer à prospérer dans nos foyers, dans nos usines et nos bureaux, dans nos universités, dans nos rues, et surtout, surtout dans nos têtes.  Ménopausée, elle[1] ne sera plus mère, et si elle l’est déjà ses enfants sont probablement déjà (au moins partiellement) indépendant.e.s. Pour autant, elle n’est probablement pas encore grand-mère. Ménopausée donc, probablement divorcée, elle peut jouir de sa vie sexuelle débarrassée des contraintes qui découlent de la gestion exclusive de la contraception. Et puis avec le temps, il y a de fortes chances qu’elle ait détecté que la beauté et la docilité comme idéal féminin ça flairait plus que sérieusement l’arnaque et elle a probablement appris à ouvrir sa gueule plus fort que quand elle avait 25 ans. Débarrassée de nombre de devoirs et d’entraves qui incombent aux femmes, cette femme de 50 à 70 ans peut jouir de son temps, de son intellect, de son corps, de sa sollicitude et de ses soins pour elle-même et non pour autrui. Cette femme de 50 à 70 ans ne correspond à aucun rôle sacrificiel, à aucune fonction pour autrui dans la société patriarcale dans laquelle nous vivons.

Cette femme qui ne serait plus assujettie à l’obligation de fournir du travail domestique, émotionnel et sexuel gratuit est une anomalie du système, un « bug dans la matrice » : ce qu’elle révèle et incarne, c’est la non-naturalité de ces tâches qui continuent pourtant d’incomber de façon écrasante aux femmes. Il faut donc les faire disparaitre de l’imaginaire collectif, elles constituent un modèle bien trop menaçant pour l’ordre établi. Le tunnel que traversent les comédiennes de 50 à 70 ans est en réalité commun avec de nombreux autres secteurs de la société – comme me l’a dit l’une de mes lectrices de cette tranche d’âge en riant jaune, le seul endroit où elles sont visibles, c’est à Pôle Emploi.   La différence, c’est que la fiction étant un vecteur de socialisation, les comédiennes ne sont pas seulement bannies en tant que professionnelles, mais également en tant que support potentiel d’identification positive et d’inspiration pour les spectatrices.  Du coup, si on peut les précariser à mort tout en flinguant leur estime de soi en leur faisant croire qu’elles ne sont plus désirables, c’est une pierre deux coups pour le patriarcat : envoyons-les donc se gaver de Prozac sous leur couette plutôt que de crier au monde qu’elles sont des comédiennes talentueuses et expérimentées en plus d’être des femmes désirantes et désirées, actives, courageuses, résilientes, qui peuvent enfin vivre leur vie plutôt que l’éternel et médiocre scénario du patriarcat.

C’est moi, ou ya comme une odeur de nitroglycérine dans ce tunnel ?


 

[1] J’emploie ici le terme « la femme » à dessein car je parle de représentations sociales, d’un imaginaire forcément stéréotypé puisque c’est ainsi que le patriarcat nous enseigne à penser le monde.

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